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La réathlétisation aquatique : pour qui ? Quand ? Comment ?

Jacqueline Delord - Réathlétisation et préparation physique aquatique, Insep

La poursuite d’une performance sportive de haut niveau demande la répétition de gestes spécifiques et l’augmentation des charges d’entraînement. Le corps est soumis à de nombreuses contraintes. Dans ce contexte, une blessure peut survenir à tout moment et provoquer une incapacité totale ou partielle à s’entraîner. C’est à ce moment-là que la « réathlétisation aquatique » intervient…

Un tremplin vers le retour au sport

La réathlétisation aquatique est une activité physique compensatrice d’un manque d’activité, d’entretien et de gestion d’un capital physique, mais également supplémentaire et complémentaire aux soins médicaux. Elle permet de créer une passerelle entre la période des soins (rééducation fonctionnelle) et la période du retour progressif à l’entraînement. Cette passerelle consiste à accompagner les sportifs blessés en leur proposant des entraînements dans l’eau dont l’objectif est avant tout l’entretien de la condition physique pendant cette période de récupération fonctionnelle et psychologique. Par ailleurs, cette activité physique s’exerce dans un environnement moins agressif et entraîne moins de répercussions sur l’organisme, ce qui constitue un avantage pour la prise en charge de ces athlètes.

Quelles sont les modalités de fonctionnement ?

Les séances s’effectuent dans le bassin olympique de l’Insep (50 mètres). Le sportif n’a pas pied dans ce bassin de 2 mètres de profondeur, ce qui le met naturellement en condition de recherche de dépense énergétique au travers de déplacements horizontaux ou verticaux afin de produire des gestes globaux et dynamiques. La caractéristique du bassin vise donc plus à l’entraînement qu’à la rééducation, même si la blessure est bien entendu prise en compte. Les séances d’entraînement sont collectives ou individuelles. Il s’agit notamment d’inciter le sportif à repousser ses limites physiques et psychologiques. Les matériels spécifiques utilisés varient selon les effets recherchés. Le matériel de base comprend tout l’équipement qu’un nageur utilise à l’entraînement (planche, pull-buoy, plaquettes, tuba, palmes). Il est aussi possible d’avoir recours à un matériel permettant un travail de résistance et de renforcement aquatique spécifique (bottes à ailettes, haltères, élastiques, planche frein, mousses multiformes, poids, médecine-balls…), à des ceintures de natation pour faciliter la flottaison des gabarits denses ou des sportifs débutants, à des ceintures d’aqua-jogging pour la course en grande profondeur, et à des cardiofréquencemètres pour évaluer les intensités à respecter et l’orientation des contenus physiologiques (filière capacité et/ou puissance aérobie, capacité et/ou puissance anaérobie lactique).

En quoi consiste la réathlétisation aquatique ?

L’accompagnement des sportifs nécessite la recherche d’une adéquation permanente entre le sportif blessé, le contexte de sa blessure et sa motricité aquatique. Le sportif et ses caractéristiques (âge, discipline, étude, personnalité, etc.) sont autant d’éléments à prendre en compte dans l’individualisation de la prise en charge. En effet, l’âge a un impact sur la relation pédagogique. On peut jouer alternativement les rôles d’éducateur et d’entraîneur.

Le contexte de la blessure est primordial. Tous les éléments qui caractérisent la blessure du sportif sont autant de facteurs à prendre en compte dans la prise en charge. Ainsi, la localisation spatiale de la blessure va jouer sur le mode d’entrée dans l’activité. Si la blessure est localisée aux membres inférieurs, il vaut mieux envisager, dans un premier temps, un travail sur les membres supérieurs en neutralisant la partie lésée. Par ailleurs, la localisation temporelle, c’est-à-dire à quel moment le sportif s’est blessé par rapport à la planification de son entraînement, va vraiment conditionner toute la prise en charge dans le temps. Par exemple, si le sportif se blesse en octobre, lors du premier bloc de travail visant à développer ses qualités aérobies, il ne faut pas perdre de vue cet objectif lors de la réathlétisation.

Ainsi, la variable temporelle est à prendre en compte au regard de la nature de la blessure, de sa gravité, et des délais de guérison à court, moyen ou long termes. Par exemple, le programme d’entraînement ne sera pas le même si le délai de guérison est court (2-3 semaines) ou de 6 mois. Dans le premier cas, les séries d’entraînements doivent rester le plus proche possible de la planification du sport d’appartenance du sportif. Au contraire, dans le deuxième cas, il y a une distanciation qui s’effectue. Dans les deux cas, les contenus d’entraînements sont planifiés jusqu’à la reprise progressive d’activité. Tous ces facteurs sont fondamentaux dans le choix et l’orientation des contenus de l’entraînement aquatique. Ils permettent dès le départ d’acter la collaboration avec le sportif et de lui expliquer les différentes étapes à franchir et les choix effectués dans son cas.

Enfin, la motricité aquatique du sportif a aussi son importance. À l’Insep, les sportifs ont développé des qualités physiques d’exception dans leurs propres disciplines. Cependant, la plupart ont un vécu moteur avec le milieu aquatique remontant à l’enfance, au travers des expériences scolaires ou des clubs. Le rapport affectif qu’ils entretiennent avec cette pratique est un élément qui va obligatoirement jouer sur leur aisance motrice dans l’eau. Ainsi, ce n’est qu’à partir de l’observation initiale lors de la première séance et du contexte de la blessure que l’individualisation des contenus sera formalisée. S’ajoutent alors les exigences de cette activité (les fondamentaux) qui obligent les sportifs à construire d’autres repères :

  • l’équilibre aquatique (passage de la verticalité à l’horizontalité),
  • la respiration aquatique (non plus innée, mais forcée),
  • la propulsion aquatique : l’équilibre (membres inférieurs) et la propulsion (membres supérieurs),
  • l’information (de nouvelles sensations kinesthésiques et sensorielles).

Les objectifs poursuivis

Des objectifs simples sont fixés et évalués au cours du projet d’entraînement. Cet entraînement vise la confrontation du sportif au milieu aquatique tout en prenant en compte sa blessure. Le projet se tisse autour du sujet qui doit obligatoirement faire face aux exigences liées au milieu.

Le premier objectif est d’entretenir le potentiel physique du sportif en agissant sur l’endurance, la vitesse, ou encore la coordination. S’agissant de la souplesse, il est préférable de parler d’amplitude articulaire qui demande un relâchement musculaire. Enfin, la force peut être abordée dès le début de la réathlétisation, mais sur le membre sain. En fin de réathlétisation, seulement, on s’orientera vers le développement de la force et de la vitesse sur le membre lésé.

Le milieu aquatique sert à confronter les sportifs aux différents fondamentaux de la natation et implique d’adopter une nouvelle motricité spécifique au milieu (passage d’une position verticale à horizontale, respiration forcée plutôt qu’innée, propulsion de préférence par les membres supérieurs…). Cette adaptation motrice est plus ou moins coûteuse et dépend du vécu de chacun.

Dans un second temps, il s’agit de mobiliser progressivement la blessure, d’abord dans un déplacement global et dynamique, puis spécifique. L’objectif est de repousser le seuil d’apparition de la douleur et de retrouver de la mobilité. Le sportif contrôle lui-même l’exécution du mouvement. Le rôle du professionnel qui l’encadre est d’augmenter progressivement l’intégration de la blessure dans la globalité d’un geste, dans le renforcement de ce dernier jusqu’au développement de la force et de la vitesse gestuelle.

En quoi l’exploitation du milieu aquatique peut-elle servir la réathlétisation ?

Au niveau physiologique

La pression de l’eau augmente le retour veineux et stimule la circulation sanguine, ce qui favorise la cicatrisation du membre blessé (reconstitution des tissus, diminution de l’oedème, etc.).

Au niveau articulaire

Dans l’eau, les articulations sont moins sollicitées que sur terre. Le principe d’Archimède, « Tout corps plongé dans l’eau subit une pression du bas vers le haut, égale au poids immergé », favorise les mouvements passifs. Le corps est allégé et poussé vers le haut sans avoir besoin de forcer sur l’articulation et les muscles. Par conséquent, il y a peu de risque de surmener à l’extrême les articulations si l’on respecte certains principes.

Au niveau musculaire

Le sportif a la possibilité de renforcer un membre de manière ciblée. Dans un premier temps, on utilise la résistance du liquide, puis de manière progressive, en compliquant la tâche, la résistance d’un matériel additionnel.

Au niveau moteur

Sur terre, l’Homme peut se mouvoir en prenant appui sur un point fixe. Dans le milieu aquatique, ce point fixe n’existe cas. Par conséquent, pour se mouvoir, le sportif doit créer et gérer des appuis nécessaires à une adaptation motrice particulière, au regard des fondamentaux de la natation (ERP pour équilibre, respiration, et propulsion). Dans ces conditions, l’eau devient un outil intéressant pour agir sur la mobilité générale du sportif (sur tous les groupes musculaires) ou pour les confronter à différentes coordinations (inter et/ou intra-segmentaire) pour s’y déplacer.

Proposition d’un fil conducteur pour la prise en charge d’un genou opéré (fig. 1)

Figure 1 – Les 4 étapes de la réathlétisation aquatique d’un patient opéré du genou.

La prise en charge peut se faire à partir du moment où la cicatrisation externe du genou est correcte. Cela dépend de chaque sportif, mais en moyenne elle se situe vers 1 mois et demi. Dans un premier temps, le but est de se réadapter progressivement à l’effort. Au départ, le travail de la filière dite « aérobie fondamentale » (c’est-à-dire être capable de nager longtemps sans aucune intensité) permet l’activation cardiaque (de 110 à 130 pulsations/minute) et va favoriser une meilleure cicatrisation interne des tissus. Dans un deuxième temps, notre objectif est aussi de travailler sur la mobilisation progressive de la jambe blessée dans un déplacement. Ce déplacement sera au début global, allégé par l’action des membres supérieurs, puis peu à peu plus dynamique, pour finir sur des mouvements plus spécifiques demandant de la force.

Conclusion

L’activité physique aquatique implique une véritable remise en question du corps : le sportif doit abandonner son comportement de terrien. Il s’agit alors pour lui de s’approprier le milieu. Ainsi, toute appréhension dépassée, il part à la reconquête de son corps dans un double objectif : de guérison, tout d’abord, mais également de maintien de son potentiel physique qui lui permettra une reprise optimale de son entraînement biquotidien. Il est fondamental de réaliser qu’il n’y a pas de méthode unique pour accompagner un sportif blessé, du fait de la singularité de l’individu, du contexte de sa blessure et de sa motricité aquatique. Pour une même blessure, il y aura toujours une approche différenciée.

À savoir

  • La pression exercée par l’eau fait baisser les battements du cœur de 10 à 15 pulsations par minute.
  • L’activité renforce les muscles cardiaques par une sollicitation physiologique et fait augmenter la dépense énergétique.
  • Le milieu est porteur, car la poussée d’Archimède, la force s’exerçant dans l’eau, permet ce relâchement musculaire dans la réalisation de mouvements moins contraignants que sur terre où la force est plus forte. Il diminue les tensions qui s’exercent sur la colonne vertébrale et soulage les douleurs musculaires.
  • La mise en charge partielle et progressive permet d’éviter le risque de saturation des muscles et des tendons. Un autocontrôle des gestes par le sportif permet d’éviter tout problème.
  • La résistance de l’eau, le maintien et la conservation de l’équilibre postural impliquent une sollicitation de la ceinture pelvienne et scapulaire et contribuent à la tonification musculaire constante.
  • Le travail de la mobilité aquatique entraîne la mobilisation de ressources bio-informationnelles et biomécaniques, en demandant au sportif une attention particulière portée sur l’exécution gestuelle (proprioception).

Témoignages

« Ma rééducation en milieu aquatique »

Christophe Guénot, médaillé de bronze lors des derniers Jeux olympiques de Pékin (lutte gréco-romaine), nous livre son expérience de rééducation aquatique, suite à une blessure.

« Suite à une blessure au coude survenue au mois d’août dernier, lors d’un tournoi de préparation aux championnats du monde, j’ai pris contact avec Jacqueline Delord, conseillère en préparation physique et réathlétisation aquatique à l’Insep. J’ai commencé cette phase de rééducation après les mondiaux, c’est-à-dire mi-septembre, à raison de deux séances d’une heure par semaine (le mardi après-midi et le vendredi matin). J’ai commencé par un travail axé sur les membres inférieurs à l’aide d’une planche ou d’une ceinture (les lutteurs ont tendance à couler à cause de la densité musculaire !). Je n’ai donc pas sollicité mon coude qui était encore douloureux du fait de l’inflammation. Au fur et à mesure des séances, j’ai commencé à utiliser les membres supérieurs jusqu’à ajouter des poids autour de mes poignets ou encore des « paddles » afin d’augmenter la résistance. Cet entraînement m’a permis à la fois de me renforcer sur les plans musculaire et cardiovasculaire. L’intérêt était de combiner la rééducation classique du kinésithérapeute, ciblée exclusivement sur mon coude, et l’entraînement dans l’eau où je sollicitais tous les membres de mon corps. Cela m’a également permis de retrouver ma forme plus rapidement. De plus, j’ai énormément progressé en natation (crawl, brasse, dos). C’était vraiment intéressant de varier les nages afin de travailler différents muscles et différentes formes de gainage. Pour le papillon, il faudra encore attendre quelques séances voire quelques cycles ! Pour me rendre compte de mes progrès, j’ai pu me comparer à d’autres athlètes qui étaient également en phase de rééducation dont les taekwondoïstes Gwladys Épangue, Pascal Gentil, Mamedy Doucara ou encore la sprinteuse Christine Arron. De même, d’autres membres de l’équipe de France de lutte m’ont rejoint à partir du mois de novembre, le vendredi matin de 10 à 11 h (Steeve Guénot, Mélonin Noumonvi et Yannick Szczepaniak). Les entraîneurs ont pu s’apercevoir des bienfaits de la natation, activité sans risque de blessure, mais qui permet de faire travailler la condition physique autrement en permettant également de varier les contenus d’entraînement. C’est vrai que nous avons l’habitude de courir énormément pour améliorer notre condition physique, mais aussi pour perdre du poids. Nous nous sommes rendu compte que la natation était beaucoup moins traumatisante pour le dos et les articulations surtout pour un poids lourd comme Yannick Szczepaniak (113 kg). Nous avons aussi découvert que nous brûlions davantage de calories qu’en faisant un simple footing. Finalement, la natation m’a énormément apporté dans ma préparation de début de saison. Malgré ma blessure, j’ai pu me rééduquer de manière progressive dans les meilleures conditions. Je ne ressentais aucune douleur au coude lors des séances et je pense que seule la natation pouvait me rendre ma mobilité articulaire sans brûler les étapes. »

« Dans l’eau, on doit se battre et continuer à s’accrocher »

Cécilia Berder, équipe de France d’escrime, championne du monde en 2017, journaliste et chroniqueuse à France Info.

« Je pratique la natation en parallèle de mon activité sportive, l’escrime, depuis 7 ans. C’est un vrai atout pour améliorer ma pratique de sabreuse pour plusieurs raisons. Tout d’abord, d’un point de vue du souffle. Lors d’un match, quand la tension grimpe, nous sommes nombreuses à être en quasi apnée. La natation a clairement augmenté ma capacité respiratoire. Aussi, d’un point de vue du maintien du corps et de l’allonge, j’ai vu un réel changement grâce aux séances en piscine avec Jacqueline. Le corps ne subit aucun choc et je ressens vraiment mon squelette qui s’allonge, qui se grandit. Indispensable quand je veux toucher mon adversaire en attaque. Autre élément-clé : je souffre depuis 2009 de douleurs chroniques au bras et à l’épaule droite. J’ai arrêté toute musculation du haut du corps pour préserver ces zones. La natation est un excellent moyen de continuer à me muscler le haut sans connaître de douleurs ou de gênes. Enfin, pendant une séance de piscine intense, il n’y a pas d’échappatoire. Je suis dans l’eau et je dois continuer à me battre, à m’accrocher pour garder la tête hors de l’eau. Sur terre, c’est différent, on peut ralentir ou lever le pied. Dans l’eau, il faut continuer à s’accrocher pour atteindre le plot d’arrivée. C’est un challenge passionnant et il est très facile de faire le lien avec les défis quotidiens du sportif. »