Accueil / Actualités / Retour de terrain du Dr Jean-Pierre Paclet, médecin de l’équipe de France 2004-2008

Retour de terrain du Dr Jean-Pierre Paclet, médecin de l’équipe de France 2004-2008

 

Le Dr Jean-Pierre Paclet revient sur son expérience en tant que médecin de l’équipe de France.

Vous avez suivi l’équipe de France de football pendant 4 ans. Quelle est la décision médicale que vous avez prise qui vous a le plus marqué ?

La plus belle anecdote, c’est certainement la finale de la Coupe du monde de 2006 lorsque Zinedine Zidane s’est fait une luxation antéro-interne de l’épaule au cours de la seconde mi-temps. En théorie, une luxation de l’épaule ça ne se réduit jamais sur le terrain car il y a des risques de complication neurologique ou de fracture. Là, on est en finale de Coupe du monde, c’est le dernier match de Zinedine Zidane, il arrête sa carrière après. Alors je lui ai réduit sa luxation, à chaud, et c’est revenu en place sans aucun problème. En football, quand on fait un soin, on est obligé de sortir du terrain et c’est l’arbitre qui donne l’autorisation de rentrer. Je dis à Zizou de bien laisser son bras le long du corps, de ne pas le lever, car j’avais peur que ça se reluxe. Il me répond : “Oui, oui doc, pas de problème”, et je le vois lever son bras en l’air en agitant la main pour que l’arbitre le fasse rentrer. Du coup, il a pu donner son célèbre coup de boule, il ne devait pas se sentir suffisamment solide pour donner un coup de poing !
C’était une décision exceptionnelle, prise dans un contexte exceptionnel. En théorie, il ne faut pas le faire. La règle absolue c’est avant tout préserver la santé de l’athlète.

Comment se prend la décision de sortir un joueur ?

En général, cela ne pose pas de problème. Le joueur et le médecin sont d’accord. La question est de savoir si le joueur qui a une petite blessure musculaire ou un traumatisme d’une cheville va être en état de jouer. Quand on connait le sport, c’est relativement facile à voir. En cas de doute, si le joueur veut vraiment reprendre, alors je vais le suivre des yeux pour voir comment il se comporte, s’il ne boite pas. On a tous les moyens de faire un diagnostic précis et donc de ne pas prendre de risque. La question est également de savoir si le joueur va être performant, c’est très délicat à apprécier. C’est un dialogue entre le joueur, l’entraîneur et le médecin. Nous évaluons les avantages et les inconvénients de chaque stratégie, il ne peut pas y avoir de règle. On ne prend pas en considération un Zidane de la même façon qu’un quelconque autre joueur.
Le seul cas un peu particulier, qui est rare en football mais beaucoup plus fréquent en rugby, c’est les cas de traumatisme crânien et de perte de connaissance. Actuellement, les règlementations en football ne permettent pas au médecin de faire sortir le joueur. C’est l’entraîneur qui décide, et cela pose quand même de gros problèmes. En général, si le médecin fait signe que le joueur ne peut pas rester sur le terrain, il est suivi par l’entraîneur. Mais ce n’est pas toujours le cas. Par exemple, lors du match entre Everton et Tottenham en novembre 2013, le gardien de l’équipe de France, Hugo Lloris, a été percuté au visage par le genou de Romelu Lukaku, il était manifestement sonné, pourtant on l’a laissé continuer le match. Le médecin n’a pas autorité pour arrêter le joueur.

Quelle est votre attitude lorsque vous assistez à un match ?

Il faut essayer au maximum d’avoir du recul par rapport à l’événement et d’être attentifs à tous les joueurs. C’est vrai qu’on est aussi supporteur, on fait partie d’une équipe, mais il faut essayer de garder la tête froide.

Est-ce qu’il est difficile d’imposer ses décisions médicales face aux entraîneurs et aux joueurs qui ont une certaine notoriété ?

Face à l’entraîneur non, mais face aux joueurs oui. Ce sont des stars qui ont des conseillers, leur kiné, leur propre gourou pour certains. On a un poste particulier en tant que médecin d’équipe, car on est imposé par la fédération. Cela ne me choque pas qu’ils aient leur propre médecin, en qui ils ont confiance. En général, ils s’adressent à des médecins français, donc globalement, on a la même vision des choses. J’ai eu parfois des problèmes avec des médecins de club, en particulier avec les médecins anglais avec lesquels je n’étais pas d’accord.
Je me suis déjà retrouvé dans une situation particulière. C’était à Saint-Étienne en 2006, Djibril Cissé s’était fait une fracture du tibia péroné. Je l’évacue par l’ambulance du SAMU au CHU de Saint-Étienne. Je le confie au chirurgien de garde, le Dr Frédéric Farizon. À cette époque, il était en train d’être transféré de Liverpool à Marseille mais il n’avait pas encore signé ses papiers à Marseille. J’ai alors reçu trois appels : le médecin de Liverpool, son agent à Marseille et son frère, chacun avec des souhaits différents sur le lieu et le chirurgien qui devait l’opérer. C’est finalement le Dr Frédéric Farizon qui l’a opéré, et ça c’est très bien passé mais les 2 h où j’étais en attente du résultat et de la première radio de contrôle, je n’étais pas bien dans ma peau, parce que, bien entendu, s’il y avait eu le moindre souci, c’était sur moi que ça retombait.

Vous avez également été médecin de l’équipe de football du Japon pour la Coupe du monde de 2002. Avez-vous constaté des différences avec les joueurs français ?

Avec l’équipe du Japon, ce qui était intéressant c’est qu’un japonais n’a jamais mal, c’est le déshonneur s’il a mal. C’était donc très difficile de poser des diagnostics. C’est important de connaître les mœurs des joueurs qu’on soigne. J’ai aussi assisté à quelque chose d’étonnant dans les 2 mois qui ont précédé la Coupe du monde. Des crises d’appendicite aiguë sont survenues chez trois joueurs. En fait, il s’est avéré que c’étaient manifestement des crises d’angoisse, d’origine psychosomatique.

 

2IBU02804/14-Document établi en Avril 2014