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Le complexe d’Adonis : Quand perfection rime avec obsession… et musculation !

Dr Claire Condemine-Piron (Antenne Médicale de Prévention du Dopage, CHU de Montpellier)

Les troubles des conduites alimentaires et le mésusage médicamenteux de certains pratiquants de musculation doivent être mieux pris en charge médicalement, mais comment ?

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Les Adonis pensent à leur physique 5 heures par jour.

Introduction

Les usagers des salles de fitness, simples consommateurs d’une structure de loisir, ne relèvent pas de la réglementation anti dopage. En conséquence, aucune action de prévention du dopage, d’éducation à la santé, n’est actuellement destinée à ce public. On trouve pourtant parmi eux des personnes qui pratiquent une activité physique intensive, accompagnée de consommations alimentaires et pharmacologiques parfois nocives.

Les raisons pour lesquelles ces personnes ont attiré l’attention des médecins et psychologues sont de deux ordres :

  • en premier lieu, ces personnes constituent une population à risque au regard de consommations alimentaires déséquilibrées (5) et surtout de stéroïdes anabolisants, dérivés hormonaux de la testostérone aussi puissants que dangereux pour la santé, sans compter d’innombrables compléments alimentaires ;
  • ensuite, les médecins rencontrent certaines de ces personnes dans leur cabinet, à l’occasion de décompensation dépressive notamment, et ont pu analyser la fonction de l’exercice physique dans l’économie psychique de ces patients (12).

Le complexe d’Adonis, décrit par le psychiatre Harrison Pope en 2000 dans un ouvrage du même nom (11), est également nommé “bigorexie“, en référence aux conduites alimentaires (5), ou “dysmorphie musculaire“ (1) selon le DSM-IV, ouvrage de référence psychiatrique américain, qui s’arrête davantage aux effets morphologiques produits par divers moyens (11). La multiplicité des dénominations traduit aussi la difficulté à saisir un phénomène dans sa globalité, selon qu’on s’intéresse à un trouble du comportement, un complexe psycho-affectif, un risque sanitaire, un effet de bord du sport…

L’Adonis trouve dans la pratique intensive de la musculation et dans la prise de produits, le moyen de résoudre un problème majeur, l’insatisfaction que son image lui renvoie. Il est en quête du corps idéal (3, 9).

Plusieurs hypothèses

Plusieurs hypothèses tentent d’expliquer ce “trouble du comportement“.

  • L’hypothèse psycho-dynamique d’une souffrance profonde et ancienne, insoutenable émotionnellement qui s’exprime sur un mode opératoire, comportemental, par déplacement sur le corps des affects et de leur expression (3, 8, 10).
  • L’hypothèse cognitive se fixe sur les troubles de la perception et postule une erreur de jugement (9) : la mauvaise opinion de soi influe sur la perception du corps, et conduit à une surinterprétation des perceptions négatives (10).
  • L’hypothèse sociologique porte l’accent sur la pression sociale s’exerçant sur l’image du corps masculin depuis les années 70, conduisant à la comparaison permanente entre soi-même et les modèles masculins présentés, et à l’obsession du corps parfait (2, 7, 15).

Critères diagnostiques

Le tableau clinique de cette entité psycho-pathologique regroupe un ensemble de caractéristiques comportementales, affectives, cognitives.

 

  • Une insatisfaction vis-à-vis des effets de l’exercice (4), malgré un entraînement intense et régulier, et le refus de se fixer un objectif précis et réalisable (1).
  • Un attrait irrésistible de la contemplation et de la préoccupation vis-à-vis du corps : les body-builders se regardent en moyenne 3 fois par jour dans une glace, les Adonis se regardent plus de 12 fois par jour ; les body-builders relatent 40 mn quotidiennes de réflexions liées à leur apparence physique, les Adonis y consacrent 5 heures quotidiennement (13).
  • Une vie sociale centrée sur l’entraînement : le calendrier d’entraînement est prioritaire sur toute autre activité sociale, amicale, familiale, amoureuse, voire professionnelle (12).
  • Un régime diététique très exclusivement centré sur la construction protéique et la diminution de la masse grasse : les notions de plaisir, de convivialité, de rituels sont sacrifiées à cet objectif unique. Ce contrôle strict peut aussi conduire à une alimentation aberrante avec des crises de boulimie (5).
  • Un trouble de la perception du corps (4) : mis en présence d’une personne de corpulence comparable à la sienne, l’Adonis se voit systématiquement plus petit et plus menu (9).
  • Une consommation de stéroïdes anabolisants et de multiples compléments alimentaires très fréquente, malgré l’apparition de troubles secondaires, tels qu’acné, régression testiculaire, troubles de l’humeur (14).
  • L’évitement de l’exhibition est caractéristique et différencie les Adonis des classiques body-builders très fiers de leur apparence (8).

De la détection à la prise en charge médicale

Le médecin qui détecte une anomalie biologique chez son patient hypermusclé, non fumeur, non buveur, et se réclamant d’une hygiène de vie irréprochable – couché tôt, s’entraînant chaque jour- se trouve fort dépourvu. Son patient est en effet prêt à suivre ses conseils en matière de choix de compléments alimentaires, pour diminuer les risques toxiques, à condition qu’ils restent efficaces, bien entendu (3).

Faut-il prendre le problème par la technique, la pharmacologie s’entend, et orienter le patient vers un nutritionniste compétent, qui saura le guider dans le labyrinthe des compléments alimentaires ?

Faut-il le prendre sous son versant psycho-pathologique, et l’interpeller sur le caractère excessif, dangereux et “étrange“ de son mode de vie ? Difficile d’aider quelqu’un qui ne demande aucune aide.

L’éducation à la santé est une composante clé de la prévention et du traitement du complexe d’Adonis. Des éléments de réalité, comme des informations sur les compléments alimentaires, les stéroïdes anabolisants, l’adaptation musculaire à l’effort permettent de contenir la tendance à la surinterprétation négative des perceptions corporelles, au déni de dangerosité des produits anabolisants.

Conclusion

A ce jour, très peu d’actions de prévention sont menées en France en direction des salles de fitness, entreprises privées mettant à disposition des infrastructures et des cours à une clientèle commerciale qu’il s’agit de satisfaire et non d’éduquer. Toute la part relative à la santé est renvoyée à la consultation médicale en vue de la délivrance d’un certificat de non contre-indication.

Les structures d’accueil comme les antennes médicales de prévention du dopage peuvent recevoir ces personnes et leur offrir un cadre médical et psychologique d’accompagnement. Ces structures interviennent comme partenaires du médecin traitant dans la prise en charge de ces patients pour réduire les risques de développer des pathologies liées aux stéroïdes et autres compléments alimentaires, mais aussi pour accompagner une démarche de réflexion sur les finalités d’une pratique physique et son intégration dans un projet de vie.