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Marathon et excès d’hydratation : danger ! une histoire vraie

Dr Jean Claude Verdier (Institut Coeur Effort Santé, Paris)

Mme R., âgée de 49 ans, mariée, cadre bancaire et mère de 4 enfants, sans antécédent médical, pratique avec plaisir la course à pied depuis quelques années. Son physique est harmonieux avec un poids de 50 kg pour une taille de 160 cm. Stimulée par l’esprit d’entreprise, elle se met « sérieusement » à l’entraînement : 40 km par semaine en 3 séances.

Un premier Ecotrail de 21 km est couru avec facilité en 2 h 50. S’ensuit une première inscription à un marathon mythique : Paris édition 2011 !

Cas clinique

Les premiers symptômes

Ce jour là, la température extérieure est de 30°C.
• A partir du 30e km, asthénie… que beaucoup connaissent !
• Au 35e km, crampes dans les cuisses et désir d’arrêter la course… mais les amis la rassurent, lui font boire de l’eau, lui font pratiquer quelques étirements et la poussent à continuer en s’hydratant tous les 5 km…
• L’arrivée est franchie après 5h30 de course et 4 litres d’eau pure. Ce premier marathon est fêté avec le reste de l’équipe avec bière et champagne…
• Deux heures plus tard, apparition d’une asthénie somme toute logique… suivie d’une somnolence en fin d’après midi puis de vomissements avec agitation et confusion.

L’examen clinique

Les urgences parisiennes la reçoivent vers 20h.

Les constantes à l’arrivée aux urgences

• Patiente obnubilée avec ROT vifs et symétriques ;
FC : 134 / min ;
TA : 149/87 ;
: 37,2 °C ;
SpO2 : 93 %.
Biologie :
Hb : 11 g/dl ;
Hématocrite : 32 % ;
Gly : 1,58 g/L ;
Na+ : 121 mmol/L ;
K+ : 3,3 mmol/L ;
Osmolarité plasmatique : 260 mosmol/ kg ;
CPK : 8,000 UI /L.
Scanner cérébral : oedème cérébral sus-tentoriel.

Le premier diagnostic

Il s’agit donc d’une hyponatrémie avec hypokaliémie et hypo-osmolarité corrigée par sérum salé hypertonique comme il se doit.

Des symptômes qui s’aggravent

Une encéphalopathie toxicométabolique

A 4 h du matin, survenue d’une crise convulsive tonico-clonique des quatre membres avec perte de connaissance, sédation sous traitement adapté.
Au petit matin, électroencéphalogramme conduisant au diagnostic et à la prise en charge médicamenteuse d’une encéphalopathie toxico-métabolique.
En fin de matinée, un scanner de contrôle confirme les données initiales alors que Mme R. retrouve progressivement ses esprits et que son examen neurologique est rassurant…

 

Le compte rendu des urgences après 24 heures de surveillance constante

Hyponatrémie sur apports hydriques hypotoniques importants dans un contexte d’effort par forte chaleur ;
Rhabdomyolyse (CPK 16.000 UI/L) ;
Pic de troponine à 0,77 ng/mL sans douleur thoracique ni modifications ECG (consultation cardiologique à prévoir).

Le diagnostic

L’hospitalisation, poursuivie pendant 48 heures, a conduit à la réalisation d’une IRM cérébrale devant la persistance d’un babinski bilatéral ; examen rassurant et signes progressivement régressifs. La biologie a montré une cytolyse hépatique secondaire à la rhabdomyolyse (échographie hépatique normale). En conclusion, hyponatrémie aiguë profonde compliquée d’un oedème cérébral et d’une crise comitiale tonico- clonique post marathon chez une femme de 48 ans, sans antécédent. Evolution favorable après correction de la natrémie par apport de sel.

Des désordres hydroélectrolytiques…

Le principe

L’hyponatrémie secondaire à un apport excessif en eau pure entraîne une hypo-osmolalité des secteurs extracellulaires. Pour corriger ce déséquilibre entre milieu extracellulaire et intracellulaire, il y a transfert transmenbranaire d’eau vers la cellule selon les règles (Encadré 1).

Il s’en suit une hyperhydratation intracellulaire (Encadré 2) avec une symptomatologie propre, fonction de l’importance du désordre ionique :
digestive (nausées et vomissements aggravant l’hyponatrémie par perte de sodium) ;
neurologique (obnubilation, crises convulsives, coma).
Le diagnostic est évoqué ici par l’histoire et la prise de poids (53 kg à l’arrivée aux urgences soit prise de 3 kg).
Il est confirmé par les résultats biologiques : hyponatrémie, hypoprotidémie, baisse de l’hématocrite confirmant une hyponatrémie par dilution.
La correction passe par un apport en sodium (sérum hypertonique à 3 %).

Commentaires

Il est toujours difficile de prévoir les réactions d’un organisme face à une situation extrême et nouvelle. L’idéal est de s’en approcher par anticipation : une sortie de 30 à 35 km quelques semaines avant l’échéance. La tolérance à la chaleur est variable d’un organisme à l’autre imposant une bonne connaissance de son corps et des stratégies de gestion de la chaleur. L’apport en eau est nécessaire, tout le monde le sait… Mais il faut du sel aussi !
Le plus important est de respecter les signes d’intolérance de l’organisme : si le cerveau (ou “gouverneur central”) demande l’arrêt de l’effort après analyse des données, mieux vaut arrêter… même si cela demande du courage !
Enfin il faut souligner les risques de ce type d’incident qui, s’il n’est pas pris à temps, peut avoir des conséquences très préjudiciables pour la santé (rein, foie, cerveau).
Sans oublier le coût financier de ce premier marathon dont je vous laisse faire l’estimation…

Conclusion

Courir c’est bien… mais pas n’importe comment !