Accueil / Sports / Handball / Interview de Pierre Sébastien : médecin de l’équipe de France de handball

Interview de Pierre Sébastien : médecin de l’équipe de France de handball

Clémentine Vignon

Le Dr Pierre Sébastien accompagne les “Experts” depuis 2004. Les nombreuses victoires accumulées par l’équipe durant la dernière décennie en font un des médecins les plus titrés de l’hexagone. Rencontre.

Vous êtes médecin de l’équipe de France de handball depuis 2004. Douze ans ! Cela témoigne d’une certaine stabilité.

En effet, c’est une des particularités de la fédération de handball. On ne change pas les gens tous les quatre matins ! L’expérience est valorisée, et les entraîneurs et staffs restent identiques pendant plusieurs années. Tous les titres accumulés durant la dernière décennie expliquent aussi probablement cette longévité. Pour ma part, cela fait douze ans et je suis toujours aussi épanoui dans cette équipe. Mon métier, c’est la médecine, ma passion le sport. Quand on parvient à mélanger les deux, c’est formidable. Mais il va sûrement y avoir du changement au cours des prochaines années. Nous avons une génération de joueurs qui ont fait des merveilles en gagnant tous ces titres. Celle qui arrive est également très belle, à elle maintenant de s’installer et de faire aussi bien que la précédente ! [rire] Et à nous de l’accompagner au mieux.

Comment s’organise votre agenda aux côtés des “Experts” ?

Il y a d’abord les périodes de compétition, qui ont lieu tous les ans au moins de janvier. S’alternent une année sur l’autre les Championnats du monde et les Championnats d’Europe. En dehors des compétitions, on se retrouve également une semaine en mars, une dizaine de jours au mois de juin, et une semaine entre octobre et novembre pour les qualifications du Mondial ou de l’Euro qui suit. En ce moment (interview réalisée au mois de novembre), nous sommes en qualification pour l’Euro 2018 ! Entre ces périodes, le suivi des joueurs est plus ou moins virtuel, mais je continue à beaucoup communiquer avec eux ainsi qu’avec les médecins des clubs auxquels ils appartiennent. Mon statut de médecin de l’équipe de France nécessite du temps et de l’engagement, même si en parallèle, je poursuis mon activité de médecin auprès du club de handball de Toulouse, le Fenix Toulouse Handball, et que j’ai également à coeur de continuer à exercer en cabinet en tant que médecin généraliste. J’ai pour coutume de dire que mon premier métier, c’est la médecine. Je suis donc médecin avant d’être médecin du sport.

De qui se compose le staff médical des “Experts” ?

Le staff médical se compose d’un médecin et deux kinésithérapeutes, même si d’autres professionnels, des podologues par exemple, peuvent intervenir ponctuellement. Je travaille de concert avec les kinésithérapeutes dans la salle de soins. Cette salle est ouverte et les joueurs peuvent y venir quand ils le souhaitent, sans rendez-vous. Les entraîneurs y passent également de temps en temps, même si généralement ils n’y restent pas très longtemps. On communique beaucoup avec les entraîneurs sur les blessures, qui nécessitent parfois d’alléger les charges de l’entraînement ou d’instaurer une mise au repos de quelques jours. Pendant les compétitions, nous avons des réunions tous les soirs, sur les coups de minuit, pour faire le point sur la journée écoulée ainsi que sur les blessés éventuels.

Quelles sont les blessures les plus fréquemment rencontrées en handball pro ? Diffèrent-elles de celles retrouvées en pratique amateur ?

Le handball est un sport qui joue beaucoup sur l’explosivité. Depuis les vingt dernières années, on assiste à une augmentation de la taille, du poids et de la vitesse des joueurs. De ce fait, les contacts sont plus rudes et le nombre de blessures plus important. Dans le handball, on retrouve des blessures classiques des sports de contact, avec la triade cheville-genou-épaule, mais également des blessures typiques des sports de lancer, avec notamment des tendinopathies. On observe également des traumatismes liés aux sports de salle. Les sols collent beaucoup et les chaussures ont énormément évolué ces dernières années, avec des grip (prises au sol) plus importants. Résultat, on se retrouve avec plus d’entorses graves des ligaments croisés, nécessitant des ligamentoplasties. Au cours de sa carrière professionnelle, un joueur aura très certainement à subir plusieurs traumatismes entraînant des arrêts voire des interventions chirurgicales. On retrouve à peu près les mêmes blessures en pratique amateur qu’en pratique professionnelle. Malgré les protocoles de prévention mis en place pour limiter les blessures chez les handballeurs amateurs, le nombre de blessés n’est pas négligeable compte tenu du nombre important de licenciés (environ 500 000). La prévention du risque amateur reste aujourd’hui un vrai challenge.

Comment abordez-vous la préparation des Championnats du monde qui auront lieu à domicile en janvier prochain (2017) ?

Le dernier Championnat du monde en France était en 2001 et la France avait gagné ! Certains joueurs de l’équipe actuelle étaient d’ailleurs déjà présents. Boucler la boucle, c’est vraiment quelque chose qui nous tient à cœur. La pression est assez importante, mais on essaye de se ménager et de mettre en place toutes les protections nécessaires pour évoluer tranquillement et aller battre le monde entier qui veut à tout prix nous faire perdre notre titre ! [rire] [Championnat du monde 2015, au Qatar, remporté par l’équipe de France]

Les Jeux olympiques de cet été, et la frustration occasionnée par la défaite en finale face au Danemark, sont donc oubliés ?

La défaite en finale des JO et la déception qui s’en est suivie ont en effet marqué toute l’équipe. Perdre un titre qui était pourtant à notre portée, cela a été un moment un peu amer et une certaine tristesse se fait encore ressentir aujourd’hui. Mais depuis une semaine, on débriefe les JO avec les joueurs afin que chacun puisse s’exprimer sur le sujet. C’est aussi notre rôle de médecin de faire en sorte que chacun puisse dire ce qu’il a sur le coeur et cela fait véritablement partie de la philosophie de l’équipe, basée sur la méthode de management participatif de Claude Onesta [manager de l’équipe de France masculine depuis 2016]. Libérer la parole, c’est la condition première pour laisser se refermer doucement la cicatrice et pouvoir se projeter sur le Mondial.

Pour conclure, auriez-vous un message à délivrer à vos collègues médecins du sport ?

Je dirais que le plus important dans notre activité de médecin du sport, c’est notre éthique. Dans les moments d’urgence, il est parfois plus facile de laisser faire les choses que de s’interposer quand on estime que les limites sont dépassées. Mais notre métier nous impose une véritable éthique et il ne faut pas hésiter à se mettre en travers des choses de temps en temps. Cela va du joueur qui veut continuer à jouer malgré une blessure à celui qui veut utiliser certaines substances pour améliorer ses performances. Nous devons rester vigilants, car nous sommes les garants d’un bon état d’esprit si cher au sport.