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Suivi médical et souplesse lombo-pelvienne en gymnastique rythmique

Dr Philippe Dupont (Médecine physique et Réadaptation, Hôpital de la Pitié- Salpêtrière ; Centre hospitalier sud francilien, ex-responsable médical du pôle de gymnastique d’Évry)

La gymnastique rythmique est une discipline féminine qui nécessite de la part des sportives le respect de contraintes précoces et nombreuses.
Nous rapportons de façon rétrospective les données du suivi d’un centre de sports-études et plus particulièrement l’intérêt du gain de mobilité de hanches pour les sportives de haut niveau.

L’activité sportive

La gymnastique rythmique est un sport jugé, pour lequel chaque prestation est notée sur un score maximum de dix points. Les gymnastes doivent à la fois enchaîner des difficultés techniques – sauts, pivots, équilibres ou souplesses – et maîtriser des “engins” (cordes, ballons, cerceaux, rubans, massues, appariés différemment en fonction des compétitions).
L’activité s’exerce soit en participation individuelle, soit en ensemble (de cinq gymnastes) – la coordination du collectif ajoute alors une dimension technique et artistique.
Les critères de notation, comme toutes les règles sportives, varient légèrement au fil des années. Ils sont répertoriés dans un code de cotation qui définit figures et enchaînements.
Celui-ci conditionne les qualités requises pour les gymnastes et revêt une importance majeure pour le haut niveau. La bonification des séries de sauts, comme en 2003, par rapport à la perfection d’une technique isolée peut modifier les stratégies et induire des programmes plus lourds physiquement.
Les passages durent en compétition 1 minute 30 pour les individuelles et jusqu’à 2 minutes 30 pour les ensembles. Ils nécessitent des qualités de coordination, de détente et d’endurance.
La souplesse est un facteur incontournable de la performance autant qu’un critère de sélection. Les entraîneurs recherchent systématiquement des “souplesses du dos” qui correspondent à des hyperlordoses lombaires maximales.
Dans les centres de perfectionnement et sports-études, nous avons affaire à des enfants et adolescents. La charge de travail physique de ces jeunes gymnastes est très importante, justifiée par la nécessité de maîtriser à la fois l’expression corporelle et les techniques du maniement de plusieurs engins.
L’entraînement hebdomadaire atteint 25 à 30 heures.
Nous pouvons craindre de nombreuses souffrances ostéochondrales et lyses isthmiques pour des organismes en croissance soumis à un travail intensif, mais les données observées révèlent plutôt une bonne tolérance et peu de blessures dans une population bien suivie. Cette observation est basée sur le suivi réalisé et systématisé depuis 1991 sur le pôle d’Évry, en centre sports-études.
Si les notions d’endurance et de détente sont classiques et explorées de façon simple, la notion de souplesse est plus complexe à appréhender. Les gymnastes doivent réaliser des figures pied tête ou pied main (Fig. 1). Dans le premier cas, la répartition de la mobilité entre épaule, rachis et hanche est difficile à préciser par une simple évaluation visuelle.
Lors de la sélection initiale, pour l’entrée en section sports-études, la morphologie du pied, qui doit s’étendre avec un cambré harmonieux, la souplesse globale de l’enfant et sa morphologie sont repérées par les entraîneurs. Le médecin contrôle l’absence de trouble rachidien clinique ou radiologique.

Figure 1 – Les gymnastes sont amenées à réaliser des figures nécessitant une grande souplesse.

L’interrogation sur la nocivité de répétition des exercices et le risque de microtraumatismes ostéochondraux nous a poussé à systématiser la mesure clinique analytique des amplitudes de hanches et du rachis lombaire.

Matériels et méthodes

Cet article s’appuie sur une population de gymnastes admises en centre sports-études dans le cadre du pôle Gymnastique rythmique à Évry.
Ce pôle accueille chaque année douze à vingt gymnastes destinées au haut niveau, qui sont médicalement suivies à titre systématique dans le cadre de leur pratique sportive trois fois par an.
Au cours de ces visites, nous avons noté les relevés morphométriques des gymnastes, et en particulier, une estimation de la mobilité de hanches et du rachis lombaire est réalisée.
Cent huit dossiers de gymnastes, âgées de 8 à 20 ans (moyenne :  13,2 ans), de niveau national, ont ainsi pu être analysés sur une période qui s’étend de 1993 à 2004.

Les données étudiées sont basées sur :

  • L’évaluation de la flexion de hanche genou tendu (Fig. 2), et de l’extension coxo-fémorale. Cette évaluation, réalisée dans le cadre d’une consultation systématique, n’a pu être que visuelle ou assistée d’un goniomètre. Les grandes valeurs d’amplitude et d’extensibilité, obtenues sur cette population, rendent inutilisable la mesure de l’angle poplité.

Figure 2 – Évaluation de la flexion de hanche genou tendu.

  • La mesure de la mobilité lombaire en flexion maximale et extension maximale du rachis lombaire, selon le test de Schober modifié. Ce test a été réalisé de façon standardisée, en marquant sur la peau deux repères distants de 10 cm. Le premier est placé sur un sujet debout, en regard de S1, et le second à 10 cm au-dessus. Les valeurs rapportées sont le résultat de la différence des distances mesurées entre ces deux repères, rachis lombaire en flexion, puis en extension maximale.
  • La distance du talon à la fesse. Il s’agit de la distance minimale, mesurée en centimètres, à laquelle la flexion du genou entraîne un mouvement passif du bassin.

Taille, poids, évaluation de la masse grasse par la mesure des plis cutanés et âge des gymnastes ont été systématiquement notés.

Résultats

Les résultats sont présentés par tranche d’âge.
La figure 3 présente les variations morphologiques moyennes en fonction de l’âge. Chez ces sportives soumises à des normes de poids, le pourcentage de masse grasse reste faible (< 15 %). La croissance en poids et taille reste cependant harmonieuse.

Figure 3 – Variations morphologiques en fonction de l’âge.

La figure 4 présente l’évolution des différentes amplitudes par tranche d’âge.
On note que les mobilités de hanches, en flexion, genou tendu, progressent au fil des ans, avec des amplitudes réputées supraphysiologiques.

Figure 4 – Évolution des différentes amplitudes en fonction de l’âge.

La figure 5 précise les amplitudes d’extension des coxo-fémorales au fil des tranches d’âge. Dans le groupe étudié, l’extension coxo-fémorale progresse globalement au fil des ans.
Ces résultats ne traduisent que des moyennes dans les catégories d’âge, mais il faut tenir compte du fait qu’au sein d’un pôle de haut niveau, les plus âgées sont les compétitrices qui ont pour la plupart atteint le haut niveau. Les valeurs extrêmes mesurées pour cette extension vont de 0 à 25 degrés.

La figure 6 rapporte les valeurs de l’indice de Schober modifié pour cette population.
On note, pour cet indice, une grande stabilité des valeurs mesurées malgré les variations de taille moyenne. Les repères supérieurs, marqués sur la peau à 10 cm de l’épineuse S1, correspondent, en position debout de repos, pour les plus petites, au niveau dorsolombaire, et pour les plus grandes, à un niveau vertébral L2.

Discussion

Rôle de l’entraînement dans les gains d’amplitude

Les amplitudes de hanche et la mobilité rachidienne requises pour la gymnastique sont supérieures à la moyenne de la population non gymnique. Bien que la sélection d’une population sports-études soit particulièrement orientée vers la souplesse, les gains d’amplitude obtenus peuvent être attribués à l’entraînement régulier. Les moyennes par catégorie d’âge ne traduisent que partiellement le fait que chaque individu gagne en amplitude au cours des années d’entraînement.
Pour la flexion de hanche genou tendu, le facteur limitant est clairement l’extensibilité myotendineuse, et les ischio-jambiers sont les groupes musculaires les plus concernés dans ce mouvement. L’importance des gains et pertes angulaires observés laisse peu de doute à ce propos en regard de la précision de la mesure.
Un argument supplémentaire est apporté a contrario par les gymnastes qui ont changé d’orientation. Certaines gymnastes se sont récemment orientées vers une autre discipline, qu’elles pratiquent également un grand nombre d’heures hebdomadaires et à haut niveau, l’aérobic sportif. Elles ont vu leurs amplitudes de flexion de hanche, genou tendu, régresser de façon spectaculaire, en moins de six mois.
Les amplitudes de hanche données dans la littérature sont variables, autour de 120 degrés pour la flexion et de 10 à 28 degrés pour l’extension (Fig. 5) (Boone et Azen, AAOS, Rooas et Anderson).
Roach et Miles ont montré pour des valeurs identiques (flexion = 121 ± 13 degrés, extension = 19 ± 8 degrés) la stabilité des amplitudes coxo-fémorales entre 25 et 50 ans.
Ces valeurs correspondent à des mesures réalisées en position de détente des ischio-jambiers, genoux fléchis. Nelson et al. apportent une référence plus gymnique, et des mesures réalisées genou tendu. Pour des groupes de jeunes gymnastes de 7, 10 et 13 ans, ils montrent que l’amplitude de flexion-extension de hanche croît avec l’intensité de la pratique.
Chez ces enfants, répartis en trois catégories : standard, loisir ou compétition en fonction d’un volume horaire trimestriel de 20, 75 et 175 heures, les amplitudes de flexion de hanche progressent de façon remarquable.
La flexion moyenne, pour les filles de 13 ans, est de 37 degrés dans le premier groupe contre 68 degrés dans le groupe loisir et 152 degrés dans le groupe compétition.
Nos mesures montrent une flexion et une extension qui, compte tenu de l’imprécision relative de la mesure et de l’écart à la  moyenne, restent dans la normale pour des gymnastes entraînées de façon intensive. Le côté droit est en moyenne plus ample que le gauche ; ce fait traduit ce que les gymnastes nomment “la bonne jambe”, c’est-à-dire celle qui est préférentiellement utilisée et plus souple.
Il faut noter que l’asymétrie régresse pour les groupes les plus âgés. Il s’agit pour notre population des sujets qui atteignent également le plus haut niveau sportif.
La danse – l’une des composantes majeures de l’entraînement et de la pratique de la gymnastique rythmique – comporte des exercices “assouplissants”. Alriksson et Verner (2003) ont montré, chez de jeunes skieurs âgés de 12 à 15 ans, que la pratique de cette activité augmentait de façon significative la flexion de hanche genou tendu (valeur EGT). Après avoir fait danser pendant trois mois et six heures par semaine dix jeunes skieurs de haut niveau d’un groupe de vingt, ils rapportent que le groupe danseur est plus souple à trois et six mois de façon significative. Les amplitudes du groupe danseur progressent de 4,1 degrés après trois mois et de 8,9 degrés à huit mois quand elles régressent de 6,8 degrés à trois mois pour le groupe témoin. Ces auteurs rapportent de surcroît un gain de mobilité lombaire de quelques degrés mais surtout une amélioration des lombalgies chez les jeunes skieurs qui en souffraient.
La relation entre raideur et lombalgie est connue (Mahlamäki et al., 1988), soit entre les érecteurs du rachis et les fléchisseurs de hanche, soit avec les ischio-jambiers.
Chez les adolescents, la surcharge pondérale et la raideur des ischio-jambiers apparaissent comme des facteurs de lombalgies (Sjolie, 2004).
Pour une population de gymnastes rythmiques de niveau national, nous ne sommes toutefois pas dans un cadre de surcharge pondérale et la recherche du gain d’amplitude répond, si l’on met à part les exigences esthétiques, à celle des conditions biomécaniques optimales pour éviter, dans le contexte sportif, les blessures par microtraumatismes. Le gain d’extensibilité des ischio-jambiers apparaît ainsi à la fois comme un élément indispensable pour l’esthétique de la réalisation sportive et comme une protection des excès de contraintes lombaires.
L’extension de la hanche est plus difficile à étudier mais cet élément nous semble fondamental dans la prévention des lombalgies en gymnastique rythmique. Les difficultés sont liées à la grande rigueur nécessaire pour mettre les variations d’amplitude en évidence.
Pour notre série, les valeurs extrêmes ne vont que de – 5 à 25 degrés,et 28 degrés pour l’extension coxo-fémorale maximale. Le travail spécifique peut générer des gains de 10 à 20 degrés en quelques mois, et ces derniers sont, comme pour la flexion (EGT), plus importants dans les premiers mois de travail spécifique. Les mesures d’extension de hanche que nous rapportons sont obtenues sans compensation en “ouverture de hanche”.
L’utilisation de cette extension de hanche n’est obtenue que progressivement au fil de l’entraînement ; elle semble toutefois être un facteur d’épargne du rachis lombaire.

Le gain de mobilité lombaire

L’indice de Schober modifié que nous rapportons est remarquablement constant au travers des groupes d’âge. Cette donnée ne traduit probablement que la cinétique homogène et physiologique du rachis lombaire ou dorsolombaire chez ces jeunes gymnastes. Les valeurs absolues varient peu dans le temps pour un même individu.
Kujala et al. (1997) ont montré par un suivi longitudinal de trois ans que chez des danseurs d’une part et des athlètes d’autre part, on obtenait un gain de mobilité rachidienne global, mais pas de gain réel d’extension pour le rachis lombaire.
Dans le cadre de la gymnastique rythmique, pour laquelle les figures en hyperlordose sont fréquentes, nous cherchons à épargner le rachis lombaire des gymnastes en gagnant l’amplitude de préférence aux dépens des hanches. De cette façon, les contraintes et microtraumatismes pourraient être mieux répartis. La relation entre l’extension de hanche et les lombalgies en hyperlordose nous a semblé particulièrement évidente d’un point de vue clinique pour les sujets scoliotiques. Pour ces gymnastes qui avaient une scoliose et une extension relativement faible du rachis lombaire, les pertes d’extensibilité de hanche correspondaient systématiquement aux douleurs lombaires, et le gain d’extension de hanche constituait l’essentiel du traitement.

Conclusion

La gymnastique rythmique nécessite, pour être pratiquée à haut niveau, des qualités de souplesse et d’extensibilité myotendineuse.
L’évaluation des amplitudes de hanche et en particulier de l’extension coxo-fémorale est un élément utile du suivi rachidien des gymnastes de haut niveau, et nécessite un entretien et une prise en compte constante au cours des entraînements. Pour le médecin, l’extension de la hanche doit être évaluée en cas de lombalgie ou à titre préventif dans le cadre de la gymnastique rythmique.