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Pubalgie chez un vice-champion d’Europe : Comment gérer les délais de reprise ?

Dr Jacques Pruvost (Praticien attaché au CHU de Marseille), Nadir El Fassi (Kinésithérapeute attaché au CHU de Montpellier, médaillé aux championnats d'Europe 2011)

Les blessures rythment la carrière des sportifs intensifs et de haut niveau. Il est difficile d’être performant sans savoir les prévenir ou sans adapter l’entraînement quand elles surviennent. Gérer les délais de reprise chez un sportif, c’est l’accompagner dans son désir de performance et accepter d’être imaginatif ou de prendre des risques pour qu’il puisse défendre ses chances de réussite sur les compétitions majeures. Pronostiquer et gérer la reprise oblige à envisager des paramètres multiples liés, par exemple, au sportif ou à son environnement, mais surtout à la blessure elle-même : localisation, type de la blessure (aiguë ou chronique), structure(s) atteinte(s), potentiel de cicatrisation. Si, pour une grande partie des blessures, les délais de reprise peuvent être codifiés, avec pourtant quelques approximations, certaines atteintes ont la réputation d’être très difficiles à gérer. La pubalgie en fait partie. Il nous a semblé intéressant de décrire la prise en charge d’une pubalgie survenue quelques semaines avant un objectif majeur chez un décathlonien de niveau international.

Une douleur à début brutal

Le 10 janvier 2011 survient une douleur unilatérale brutale à l’occasion d’un exercice de pliométrie avec sauts pieds joints. Elle se situe au niveau abdominal et à la racine de la cuisse gauche. La gêne fonctionnelle se limite au début lors de la poussée dans les starting-blocks, à l’impulsion lors des sauts et au lancer du javelot. Puis les douleurs sont présentes en appui unipodal gauche, lors de la toux et des éternuements et à la contraction des abdominaux en course moyenne et externe.

Pubalgie : examen clinique = diagnostic

Un examen complet systématisé permet le plus souvent de faire le diagnostic lésionnel dans le cadre d’une pubalgie (1). C’est l’examen au doigt qui, en localisant précisément la zone douloureuse dans le canal inguinal, permettra de poser le diagnostic de syndrome pubien avec atteinte pariétale (1-3). Echographie et IRM sont (faussement) rassurantes, en rapportant les phénomènes douloureux à une simple enthésopathie du pectiné gauche.

Décathlon l’été, Heptathlon l’hiver

Eté comme hiver, les épreuves combinées se déroulent sur deux journées. Cinq épreuves le jour 1 et le jour 2 pour le décathlon en pleinair. Quatre épreuves le premier jour (60 m, longueur, poids, hauteur) et trois épreuves le deuxième jour (60 m haies, perche, 1 000 m) pour l’heptathlon en salle chez les garçons.

Une compétition de “réglage” les 29 et 30 janvier 2011

Pour les athlètes français, l’année 2011 fut une année importante car les championnats d’Europe en salle avaient lieu à Paris, ce qui pouvait leur donner l’occasion de briller à domicile devant leur public. Pour préparer ces championnats qui ont eu lieu début mars, une compétition internationale était prévue les 29 et 30 janvier. Chez notre spécialiste des épreuves combinées, les douleurs sont présentes lors de la première journée de l’heptathlon, ne perturbent pas les performances lors des trois premières épreuves mais s’aggravent lors du saut en hauteur. Le lendemain, douleur et gêne fonctionnelle sont très importantes lors de l’échauffement pour le 60 mètres haies, obligeant le sportif à abandonner la compétition dès le début de la deuxième journée.

Seulement 5 semaines pour préparer une compétition internationale avec une pubalgie…

Championnats d’Europe à Bercy les 5 et 6 mars 2011 : des délais très courts

Après cet abandon, les délais sont de cinq semaines pour faire disparaître les phénomènes douloureux, préparer une compétition internationale et être réellement performant aux championnats d’Europe. Cinq semaines, cela semble bien court pour préparer une compétition internationale en cas de simple lésion musculaire. Cinq semaines pour préparer une compétition internationale avec une véritable pubalgie, cela peut sembler quasi impossible.

Traitement médical et rééducation pour poursuivre l’entraînement

Le traitement médicamenteux se limite aux anti-inflammatoires. La rééducation a pour buts de diminuer la douleur, renforcer la sangle abdominale, conserver une mobilité de hanche normale. Les techniques utilisées seront les suivantes : massages décontracturants ; renforcement des abdominaux en hypopression et en course interne ; mobilisation spécifique des hanches en rotation, flexion et extension ; étirements des adducteurs et des psoas ; travail de proprioception au niveau du bassin et du rachis. Ces traitements vont permettre de poursuivre l’entraînement.

Travail des abdominaux en hypopression (4)

La gymnastique abdominale hypopressive est un ensemble de techniques posturales qui provoquent une chute de la pression intra-abdominale, une activation réflexe des muscles du périnée et des muscles de la sangle abdominale. Cette technique a trouvé son origine dans la rééducation périnéale et la prise en charge de l’incontinence urinaire à l’effort. L’objectif physiologique est la baisse de la pression intra-abdominale en recherchant un relâchement du tonus du diaphragme. Elle permet de renforcer les muscles de l’abdomen, de modifier la posture et d’améliorer le schéma corporel. L’utilisation quotidienne des techniques hypopressives a permis au sportif d’augmenter progressivement la quantité d’entraînement et le nombre d’exercices non douloureux. Utilisée au départ uniquement à l’occasion des séances spécifiques de renforcement musculaire des abdominaux, cette technique a été ensuite mise en place lors de tous les autres types d’entraînement comme un moyen efficace d’améliorer la gestion de la pression abdominale à l’effort.

Un entraînement adapté

L’entraînement sera l’objet d’une concertation quotidienne entre le sportif et son encadrement technique, médical et paramédical. Son contenu sera fonction de la clinique en respectant la règle de la non-douleur. Ainsi, les différents exercices proposés tenteront d’éliminer tous les gestes douloureux qui pourraient solliciter la lésion inguinale : impulsions, sprints courts, musculation lourde, exercices de dissociations des ceintures qui mettent en tension la paroi abdominale et le canal inguinal. Ce type de fonctionnement va donc éliminer toutes les parties de l’entraînement concernant les sauts (hauteur, longueur, perche) et le 60 mètres haies, soit quatre épreuves sur sept. Dans ces conditions, comment envisager d’être performant ? Trois orientations principales ont été choisies par le sportif et son encadrement technique : maintenir au mieux les secteurs exclus de l’entraînement en mimant les impulsions à vitesse réduite pour les sauts, en entretenant les acquis techniques par l’imagerie mentale, en blindant la confiance en soi par le soutien psychologique. L’entraînement véritable va se cantonner à développer les compétences dans les secteurs ne déclenchant pas de douleurs : explosivité musculaire, courses en ligne droite et sans obstacle, lancer de poids.

Evolution et résultats

Ce mode de fonctionnement basé sur le respect de la douleur va permettre d’évoluer vers une diminution progressive de la symptomatologie et de maintenir le sportif dans une dynamique de progression puis de participer aux championnats d’Europe indoor de Bercy en toute confiance. Les résultats seront au-delà de toute espérance puisque le sportif sera deuxième de la compétition en battant ou égalant six de ses records en salle. Le recentrage de l’entraînement pendant plusieurs semaines peut expliquer l’amélioration des performances au lancer du poids et au 1 000 mètres. L’amélioration des performances sur les trois sauts et le 60 mètres haies est plus étonnante et renvoie sans doute à une analyse fine de la programmation de l’entraînement.

Le sportif arrive deuxième de la compétition, en battant ou égalant 6 de ses records en salle.

Conclusions du médecin

• L’examen clinique est toujours essentiel : nous soignons des sportifs et non pas des images. Cette assertion est toujours vraie mais, en cas de pathologies complexes comme la pubalgie, elle est primordiale.
• Coopération avec le sportif et son encadrement technique, concertation entre les différents professionnels de santé sont les deux mamelles de la réussite en médecine du sport.
• Suivre de véritables sportifs de haut niveau permet de faire évoluer nos représentations concernant les différentes pathologies traumatiques et leur prise en charge.Je suis un bloc de texte. Cliquez sur le bouton d’édition pour changer ce texte.

Conclusions du sportif-kinésithérapeute

• Pour être adaptées et performantes, rééducation et réathlétisation évoluent au quotidien en fonction du ressenti du sportif. L’individualisation
• La gymnastique hypopressive a largement contribué à la guérison de la pathologie inguinale. Il serait sans doute intéressant de tenter de la mettre en place plus régulièrement dans le traitement des pubalgies.